L’aboyeur

 

Pas très loin d’ici, bien avant l’instituteur d’avant l’instituteur d’avant, il y avait deux garçons, copains comme cochons qui s’appelaient Amédée et Marcel. A l’école, déjà, ils étaient tout le temps ensemble et il n’y avait pas deux larrons qui s’entendaient mieux que ceux là pour faire les farces les plus pendables ou pire. C’etaient maintenant deux beaux gars travailleurs, sérieux et surtout célibataires, mais à dire le vrai, pas du tout pressés de se mettre la corde au cou. Ils vivaient tous deux du canal, chacun à sa manière .

Amédée avait un petit lopin de terre et y cultivait toutes sortes de légumes qu’il troquait aux mariniers attendant l’éclusage contre des petits prélèvements sur la cargaison allant de l’essence au charbon en passant par le pastis. Il récupérait le fumier des ânes pour engraisser son jardin et négociait parfois un seau des harengs que les mariniers achetaient en gros à la ville. Il revendait une partie du fruit de ses trocs au village et vivait tranquille et heureux. Marcel, quand à lui, travaillait avec son père au grand four à chaux bâti près de l’écluse. Du matin au soir, il enfournait pierres et charbon et pelletait la chaux brûlante pour l’ensacher. Fort comme un bœuf et dur à la tâche, il aimait son travail et ne manquait de rien.

Un jour, peut être à cause du père qui s’inquiétait de sa succession, Marcel, tout retourné, se confia à son ami :

- Le père veut absolument que je me marie pour lui faire des petits enfant ; mais les filles, je connais pas trop ! Ce qui serait bien, tu vois, c’est que tu sois mon aboyeur !

- Ma foi, on refuse rien à un ami, dit Amédée ; je veux bien ! Et il topèrent.

Etre aboyeur est une grosse responsabilité, et si d’un côté Amédée se sentait très fier, de l’autre, il était très inquiet. Vendre des harengs salés ou du charbon ; ça, il savait faire, mais vendre un chaufournier à des futurs beaux parents, c’est autre chose !

Au début, on s’étonna un peu dans le village lorsqu’ Amédée se mit à regarder les filles avec une insistance qui frisait l’impolitesse, mais on ne pouvait pas lui refuser la porte lorsqu’il venait vendre son charbon ou son pastis et on comprit bien vite qu’une noce se tramait.

Quelque jours plus tard, Amédée triomphant retrouva Marcel au petit café de l’écluse.

Je crois que c’est bon, tu viens avec moi Dimanche à la ferme du Beuvron. La fille est grasse et forte, elle te fera de beaux enfants , et ils ont de quoi, c’est moi qui te le dit !

Marcel s’étrilla dans le canal mais peau était si desséchée par la chaux qu’il dut se frotter longuement avec une couenne de lard pour avoir un peu figure humaine. Au bout du compte, il était bien beau avec son grand chapeau et sa large ceinture, mais il flageolait sur ses jambes lorsqu’ils se présenta à la ferme en compagnie de son ami.

Pendant une grande heure, Amédée vanta les mérite de son allié. Il y mettait tant de cœur qu’il semblait avoir fait ça toute sa vie, tant de conviction qu’il finit par persuader chacun que Marcel était le meilleur parti qui se puisse trouver dans tout le canton, enfin il fit tant et si bien que les fermiers les invitèrent à souper le lendemain.

Mais sur la grande table, bien en évidence, il y avait-----------------------------

Le message était sans équivoque ; refus ! Tout ce mal pour rien !

Le fermier, pas méchant, dit simplement à Marcel ;

- Chaufournier, on a bien réfléchi. Tu es un brave garçon et ton aboyeur a bien travaillé, mais j’ai une ferme et ma fille épousera un fermier ; malgré tes mérites, on ne peut pas aller contre ça !

L’épicier, qui considérait Amédée comme une sorte de concurrent plus ou moins illégal, les invita au souper à contre cœur et leur refusa sa fille sans ménagement.

Amédée découragé, se sentait prêt à renoncer lorsque son camarade lui confia en bégayant d’émotion :

-Tu sais, je ne t’en ai jamais parlé, mais il y en une qui me fait du sentiment depuis longtemps. Je pouvais pas causer avec elle, avant, parce qu’elle riait tout le temps et j’avais l’impression qu’elle se moquait, mais maintenant qu’elle pleure, je crois qu’elle me fait moins peur !

-Tu veux dire la Léontine, la pleureuse du village, la fille du forgeron, c’est bien ça ?

- Eh oui, à présent qu’elle est sage et grave, je crois que ça irait pour moi, et quand je la vois travailler, je me sens tout remué et je l’aime bien ! Oui, je l’aime bien !

- Bon, on ne peut pas aller contre le sentiment, si c’est ta volonté, c’est d’accord !

Le Dimanche suivant, nos deux compères se présentèrent donc à la forge.

Marcel avait passé la semaine sur une grosse commande de chaux et ni brosse à étriller ni couenne de lard n’avaient eu raison de la fine pellicule qui lui blanchissait la peau.

Léontine eut un petit recul en apercevant Marcel ; c’est vrai qu’il avait un peu l’air d’un revenant, mais finalement, ça lui plaisait bien. Amédée fut un aboyeur parfait. Discrètement, les voisins ralentissaient devant la forge pour l’écouter tant il était éloquent.

Le souper du lendemain, préparé par Léontine, fut une pure merveille ; il y avait-----------------

A la fin du dîner, le forgeron leva son verre et dit :

- Mon garçon, on ne fait pas le même métier mais on est tous les deux dans le feu et Léontine te veux bien si tu la laisse continuer à pleurer, alors, on est d’accord !

Le destin bienveillant ne fit mourir personne le soir de la noce et Léontine n’eut pas besoin de pleurer.

Quand à Amédée, il aboya pour beaucoup d’amis mais finit vieux garçon. C’est comme ça !