Voyons, se disait-il, en trois coups de faux, j'ai coupé trois brins d'herbe. Sil il y a trois millions de brins d'herbes dans ce jardin, il faut donc que je donne trois millions de coups de faux, que j'ai trois millions de piqûres d'orties, trois millions d'épines dans les mollets et trois millions de lumbagos. Ce n'est pas possible, il faut que je m'y prenne autrement. Il dormit pendant un mois, et tout le monde sait que la nuit porte conseil, surtout si elle est longue.
En se réveillant, il se donnant un coup de poing en disant:
- Monsieur Lézard, tu es un imbécile, tu oublies tes moutons! Puisqu'ils travaillent à ta place, ils peuvent bien faucher ce jardin!
Aussitôt dit, aussitôt fait. Il alla chercher ses moutons et les installa chez Monsieur Cacapoule.
Les moutons n'en revenaient pas, ils bêlaient à qui mieux mieux:
- A manger, a manger, bée, bée!
Monsieur Lézard, pour se récompenser de sa découverte, se permit une bonne sieste.

Quand il se réveilla un an plus tard, le jardin de Monsieur Cacapoule était devenu aussi terne et dénudé que le champ de son voisin; plus la moindre fleur, plus le moindre légume, plus d'arbres, plus d'oiseaux, plus d'écureuils, une étendue grise parsemée de quelques touffes de chiendent que se disputaient des centaines de moutons!

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